Le naufrage du Queen Elizabeth (1938-1968) : une « majesté » presque oubliée.

La semaine dernière, l’occasion m’a été donnée de pouvoir me rendre à Saint-Nazaire, ville de lancement de la course centenaire transatlantique, The Bridge. Outre les trimarans tricolores les plus rapides du monde, un autre « candidat » était de la partie. Il ne s’agissait pas de n’importe quel navire. Le Queen Mary 2 (QM2) faisait partie des concurrents tout en fêtant son retour dans la ville qu’il a vu naître 14 ans auparavant. Il était impossible de ne pas rater cette occasion pour admirer une des trois « majestés » récente de la Cunard Line. Pour mieux savourer ce merveilleux moment, je me suis replongée dans la longue et incroyable de la compagnie britannique tout en pensant à un naufrage particulier, celui du Queen Elizabeth, premier du nom.

QUEEN ELIZABETH . CHERBOURG . 1966 .

Contrairement à son sister-ship, le Queen Elizabeth n’avait que deux cheminées. Lancé 4 ans après le Queen Mary, la Cunard Line suivait de près les évolutions et modernisations face à la concurrence française, allemande et italienne. (Source: Wikipedia)

Le Queen Elizabeth: un sister-ship dans l’ombre du Queen Mary.

Le Queen Mary (1934-1967), première des « Queens » à être construit après la seconde période de changement important de la Cunard Line (ancienne Cunard White Star Line), marque une nouvelle ère des voyages transatlantiques. Son sister-ship voit le jour quelques années plus tard sous le nom de Queen Elizabeth (1938-1968*). Moins connu que son ainé, ce navire va pourtant avoir une carrière incroyable malgré l’ombre que lui fait le Queen Mary. Portant le nom de la mère de l’actuelle chef d’État du Royaume-Uni, Elizabeth Bowes-Lyon, ce second navire va connaître un début de carrière des plus violents. Achevé en 1940, il est immédiatement protégé des risques de guerre sous-marine. Évacué des chantiers écossais de John Brown and Cie, il est envoyé à New-York afin de rejoindre son sister-ship et le Normandie (1932-1942), fleuron de la Compagnie Générale Transatlantique (CGT). Le Queen Elizabeth commence sa carrière dés les prémices de la Seconde Guerre mondiale. Cible des sous-marins allemands, il est l’objet de tous les équipages du 3ème Reich. Si l’un des commandants et ses hommes réussissent à couler le Queen Elizabeth ou le Queen Mary, une récompense de £100 000 livres est promise par Hitler. Heureusement, les deux navires ne partagent pas le même destin tragique que le Lusitania (1907-1915). Les deux navires, théâtres des allers et retours des hommes politiques mais également de 15 000 soldats à chaque voyage et originaires des dominions et aux États-Unis, inscrivent leurs noms dans l’histoire maritime de la Seconde Guerre mondiale au côté de l’Aquitania (1914-1950), demi « sister-ship » du Lusitania et du Mauretania (1907-1937). Bien que non subventionné par le Gouvernement britannique, l’Aquitania participe aux deux conflits mondiaux tel un vieux loup de mer inspiré du modèle de ses deux ainés incluant certaines modernisations devenues indispensables avec le temps (toilettes, salles de bain, machines à mazout etc…).

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Le sister-ship du Queen Mary va rencontrer de multiples carrières tout au long de sa vie. Ian Fleming en fera même le QG du plus connu des espions britanniques du MI6, James Bond. (Source: Global Mariner)

Mesurant 313,15 mètres de longueur pour 83 673 tonneaux, le Queen Elizabeth entame sa carrière commerciale à partir du 16 octobre 1946  jusqu’en novembre 1968 sur la ligne Southampton-Cherbourg-New-York. Malgré la forte concurrence des compagnies aériennes en plein essor dans les années 1950 et 1960, le paquebot pouvait accueillir quelques 2283 passagers et un équipage de 1000 personnes, devenant aussi prisé que le Queen Mary . Pendant 30 ans, le Queen Elizabeth va réaliser des voyages transatlantiques par pair avec son sister-ship. Cependant son nom va rester graver dans l’histoire maritime non pour ses carrières militaire et commerciale. En effet, le navire va marquer la culture britannique en étant lié à l’espion fictif britannique du MI6, James Bond. L’écrivain Ian Fleming, mentionne le Queen Elizabeth dans son roman, Les diamants sont éternels, paru en 1956. En 1974, l’épave du paquebot est de nouveau étroitement lié à la série de films cette fois-ci. L’ancien cunarder, tristement abandonné dans les eaux de la baie de Hong-Gong, ancienne colonie britannique jusqu’en 1997, sert de base secrète pour James Bond dans le film, « L’homme au pistolet d’or ». Le tournage a même lieu dans la baie chinoise.

Une fin de vie mouvementée : d’un paquebot luxueux à une épave démantelée.

Comment passer de « majesté » à l’état d’épave symbolique dans la culture britannique? Après une longue carrière de cunarder, le Queen Elizabeth est vendu à une société américaine, The Queen Corporation, désirant le transformer en hôtel flottant à l’instar du Queen Mary. Le paquebot n’en a pourtant pas fini avec la Cunard Line qui détient en réalité 85% de la société. Les autres 15% de la société appartiennent à de multiples hommes d’affaires rêvant également de faire de l’ancien cunarder un hôtel flottant avec des attractions touristiques dans le port des Everglades en Floride. Mais contrairement au Queen Mary basé en Californie, le temps plus aride de Floride comporte des risques d’incendie pour un navire qui n’a jamais été conçu pour ce genre de climat chaud. En 1971, le Queen Elizabeth est de nouveau vendu à un armateur de Hong Gong, Tung Chao, qui désire transformer le navire en université flottante cette fois-ci. Rebaptisé Seawise University , il est assuré pour une somme de 8 millions de dollars (de l’époque) alors que sa reconversion est estimée à 5 millions de dollars.

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Le Queen Mary transformé en hôtel flottant et attraction touristique à Long Beach (Californie) depuis les années 1970. (Source: Wikipedia).

Cette nouvelle carrière aurait pu être la dernière si des rumeurs de fraude à l’assurance ou encore l’association à un conflit politique n’avaient pas été mises en avant sans que l’on puisse vérifier. Destiné à une fin de vie des plus imprévues, le Queen Elizabeth a bien été cerné par Ian Fleming dans son œuvre littéraire. Paquebot aux carrières multiples bien que les deux dernières se soient terminées par des échecs, le sister-ship du Queen Mary est détruit par un incendie en 1972 comme son illustre rival français, le Normandie, 30 ans avant dans le port de New-York. Dans le cas du Queen Elizabeth, s’agissait-il d’un incendie volontaire ou non? La question reste sans réponse. Les dégâts de l’incendie sont tels que le navire est abandonné dans le port de Victoria. Considéré à l’état d’épave potentiellement dangereuse pour la navigation des autres navires, le démantèlement de l’ancien paquebot s’effectue dans les années 1974/1975. Seul 50 à 40% du paquebot demeure dans le port. En 1990, les derniers restes de l’infortuné navire sont enterrés et intégrés dans la construction d’un futur terminal destiné au transport de containers. D’épave sous-marine, le Queen Elizabeth devient une épave souterraine presque oubliée jusqu’au jour où le dernier né des trois dernières « Queens » de la Cunard Line prend le nom de Queen Elizabeth (deuxième du nom) en 2010.

L’oubli partiel d’un mastodonte historique : un héritage éparpillé à travers le Monde.

Que retenir de ce premier Queen Elizabeth? Ce transporteur de troupe, paquebot, hôtel flottant avorté et enfin hypothétique université flottante a eu une vie des plus mouvementées. Malgré son démantèlement partiel, il reste toujours présent grâce à sa quille et ses chaudières enterrées dans le port de Hong-Gong. Quelques artefacts ont aussi été sauvés et honorent la mémoire de ce sister-ship de l’ombre du Queen Mary. Parmi ses objets sauvés, on trouve une des ancres plus quelques lettres d’or aujourd’hui exposées en Californie. Deux plaques de laiton du système d’alarme sont également exposées au Aberdeen Boat Club (Hong-Gong). Les restes calcinés d’un des drapeaux ont été préservés dans des cadres visibles dans les locaux de la police maritime de l’ancienne colonie britannique. Et enfin quelques 5 000 stylos ont été créés à partir de l’acier du mât du paquebot par la société Parker Pen, de quoi rappeler les supposées montres fabriquées avec de l’acier provenant du Titanic.

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Le Queen Mary 2 dans la forme Joubert (Saint-Nazaire) avant le lancement de la course The Bridge 2017. (Source: auteur)

Tous ces artefacts marquent le souvenir d’un paquebot qui mérite d’être sorti de l’oubli de l’histoire maritime. Son sister-ship, le Queen Mary, permet d’une certaine manière de se rappeler de ce mastodonte vite remplacé par le Queen Elizabeth 2 (1967-2008) surnommé QE2, également en cours de reconversion pour devenir un hôtel flottant à Dubaï. D’ailleurs,  cette pratique commerciale n’est pas sans critique au niveau du manque d’entretien de ces navires restants à quai pendant des années. L’estimation des travaux de réparation du Queen Mary monte actuellement à 285 millions de dollars pour une remise en état complète. Il ne faut pas oublier que la sécurité des touristes représente la priorité pour tout exploitant d’un hôtel et un lieu d’attraction s’il veut éviter toute responsabilité d’un accident,. Espérons que les récentes « Queens » lancée dans les années 2000 rencontrent un long et glorieux destin. Arrivé depuis quelques jours dans le port de New-York, le Queen Mary 2, victorieux sur les trimarans français, peut s’enorgueillir de cette victoire pour les prochaines années.

*Les dates entre parenthèses correspondent aux  années de débuts et de fins de carrière des navires au sein de la Cunard Line.

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