La folie des ventes aux enchères : le Titanic.

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Lot de bouteilles et de contenants.

Les articles de presse sur les ventes aux enchères des objets repêchés ou encore de l’épave  du Titanic se sont multipliés à la vue de l’actualité de la Premier Exhibition Inc., « sauveteur en possession » des restes du géant des mers. Du  violon de Walace Hartley au biscuit du naufrage le plus cher de l’histoire (£15 000 soit 17 211 euros), l’engouement autour des artefacts du plus célèbre paquebot de l’histoire maritime se confirme. Pourquoi tant d’intérêt et d’excitation autour de ces objets ? Plusieurs éléments peuvent donner une réponse qui peut se résumer en un seul mot large de sens : le « mythe » du naufrage.

Une importante monétarisation autour des nombreux objets du Titanic.

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Socle de l’un des deux chérubins placés en bas de chaque grand escalier.

Le centenaire de la tragédie du « Géant des mers » a ouvert une boîte de Pandore. Depuis 2012, le Titanic est devenu une icône dans les actualités avec la mise en vente d’objets divers ayant appartenus à des passagers morts ou survivants. Bien que des ventes étaient déjà organisées par quelques maisons de vente aux enchères britanniques, américaines et même suédoises, l’engouement autour des objets ne concernait que quelques collectionneurs. Pour ne citer que quelques exemples de ventes datant d’avant et après le centenaire de la tragédie, il faut aller du côté de l’Angleterre. Une maison de vente aux enchères familiale s’est petit à petit spécialisée en proposant des pièces uniques appartenant à des proches ou des victimes elle-mêmes. Henry Aldridge and Son, basée à Devizes dans le Wiltshire, a vendu plusieurs objets allant d’un pendentif de Mary Churchill Hungerfold (£58 000 soit 66 572 euros), des photos du canot A (£9 000 soit 10 330 euros) jusqu’à atteindre des records en 2013 avec la vente du fameux violon de Wallace Hartley, musicien le plus connu de l’orchestre. Jusqu’alors oublié dans un sac de cuire, l’objet à été retrouvé en 2006. Sa redécouverte, un an après le centenaire de la tragédie a eu l’effet d’une bombe. Entre rumeurs autour de l’histoire de ce violon et enthousiasme des collectionneurs, le violon a été acquis pour une somme de 1,7 millions de dollars (1 513 930 euros). Il s’agit de l’un des objets les plus chers. D’autres objets comme le kimono de Lady Duff Gordon, vêtement qu’elle portait lors du naufrage s’est vendu pour 75 205 dollars (66 973 euros) en 2012 ou encore la fameuse clé gardée par l’officier David Blair a été acquise pour £90 000 (103 301 euros).

Des objets encore plus rares ont été proposés aux enchères. Cette fois, il s’agissait d’une des quelques chaises longues repêchées par le Mackay Bennet en charge de récupérer les corps des victimes du naufrage. Considérée comme l’une des rares encore existantes, cette chaise a été vendue  pour près de £100 000 (114 779 euros). Une autre chaise identique est exposée au Musée Maritime d’Halifax, en Nouvelle-Écosse (Canada). La liste des objets en lien avec la plus grande tragédie maritime en temps de paix s’allonge au fur et à mesure que l’épave se dégrade. Mais jusqu’à quelle limite va aller cette folie des enchères autour du Titanic? L’inimaginable pourrait-il se produire avec l’idée d’une vente aux enchères de l’épave du Titanic et des quelques 5 500 objets repêchés lors des expéditions organisées entre 1987 et 1998? Il semblerait bien que cette limite soit franchie si la Cour de justice américaine chargée de valider le plan de restructuration de la société Premier Exhibition Inc. accepte la proposition de la société pour rembourser ses créanciers.

Une épave devenue  « l’objet » le plus cher d’une vente aux enchères du monde?

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Lot de vaisselle destiné aux passagers de 3ème classe.

Cette hypothèse d’abord évoquée début 2010 quand la société Premier Exhibition Inc. s’est déclarée en faillite, a été émise sans pour autant être pensée concrètement. Tout au plus, il était question de vendre quelques objets de la « collection française » issue de l’expédition de 1987. En 1993, l’État français donne son accord pour que Titanic Venture, société privée créée par George Tulloch, devienne propriétaire des objets dés lors qu’il n’y ait aucune contestation des familles des victimes. La même année, une cour américaine attribue à la société, le statut de « salvor-in-possession ». En 1993, 1994, 1996 et 1998, la société repêche d’autres objets réunis dans une deuxième collection considérée comme la « collection américaine ». Les deux collections réunissent plus de 5 500 artefacts allant de toutes les tailles et réunissant tous types objets. La plus grosse pièce sauvegardée reste la « Big Pièce », « petit » morceau de 15 tonnes de la coque du Titanic. Pour rappel, le paquebot mesurait 269 mètres de long pour une largeur de 28 mètres. Son volume net atteignait 46 328 tonneaux, soit plus de 1000 tonnes que l’Olympic, son « presque » jumeaux et soit plus de 14 000 tonneaux que le Lusitania (31 550 tonneaux), son « faux » concurrent mis en service en 1907 par la Cunard Line, compagnie maritime rivale de la White Star Line, armateur du Titanic.

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Billet et pièces exposés lors de l’exposition itinérante de la Titanic Exhibition à Paris en juin 2013.

Déjà en faillite depuis des années, la société Premier Exhibition Inc. qui détient la société, RMS Titanic Inc. (RMST), créée en 1998 après l’éviction de George Tulloch par ses associés de la Titanic Venture, décide de demander une autorisation de vente aux enchères de quelques objets de la collection des artefacts. Bien que distinguée par deux régimes juridiques, les collections « française » et « américaine » ne peuvent pas être vendue séparément. La collection des 5 500 artefacts reste « indivisible » pour le juge chargé du dossier. L’hypothèse de cette vente devait permettre de rembourser les créanciers de la RMST en se séparant de quelques objets de la « collection française ». Face au refus du juge, la société continue son travail d’organisation des expositions permanentes et itinérantes de la collection à travers le monde en assurant la restauration, la conservation et le transport des objets dans des caisses spécialement conçues afin d’éviter toute détérioration dues à l’humidité ou la luminosité. S’endettant d’avantage auprès de ses créanciers, Premier Exhibition Inc. décide de se déclarer à nouveau en banqueroute et de se réorganiser en réalisant une restructuration prévue par le Code américain des entreprises en faillites en déposant un dossier en juin 2016. Discuté en un an, le plan de restructuration de l’entreprise met en évidence la gravité de la faillite financière de la société. Il est question de rembourser les créanciers en mettant en vente la société RMS Titanic Inc. (RMST), les actions ordinaires de celle-ci, la vente des droits d’exploitation sur l’épave ainsi que de la collection de la totalité des artefacts repêchés. Estimée entre 189 millions et 220 millions de dollars (entre 168 216 064 et 195 807 058 euros), la valeur de la collection pourrait permettre à la Premier Exhibition Inc. de se recentrer et de regagner une santé financière abandonnant l’organisation des expositions Titanic. Déposée en mai 2017 auprès du juge de la Cour de justice s’occupant de la faillite d’entreprise dans l’État de Floride, la société basée à Atlanta, attend la validation ou le refus de la proposition de vente aux enchères de l’épave du Titanic et de la collection d’artefacts.

Le Titanic « a vendre » sous plusieurs formes.

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Magnifique assiette dont le propriétaire reste encore inconnu.

Cette nouvelle alarmiste au premier abord ne l’est pourtant pas si l’on réfléchit bien. Au fil des années, la situation de la RMS Titanic Inc. (RMST) et celle de la Premier Exhibition Inc. s’est aggravée financièrement laissant présager le pire. Si la vente aux enchères de l’épave, de sa collection et de la société RMST était validée, bon nombre de questions seraient soulevées. En voici quelques unes parmi de nombreuses. Qui serait capable d’acheter une telle épave et la collection d’artefacts estimés à 220 millions de dollars? L’épave située dans les eaux internationales ne peut avoir aucun propriétaire reconnu par le droit de la mer selon la Convention des Nations Unies du droit de la mer. La vente aux enchères serait-elle partiellement validée pour la collection d’artefacts mais pas pour l’épave, déjà la cible d’expéditions touristiques organisées depuis 2015? Concernant le droit d’exploitation de l’épave, ne peut-on pas craindre un pillage à l’intérieur de l’épave jusque là limitée par le juge à la RMST même si la société s’y est sans doute aventurée sans autorisation? Autres questions aussi et pas des moindres. Quel serait le statut juridique de la collection des 5 500 objets? Et par conséquent, y aurait-il toujours des expositions publiques après la vente aux enchères pour permettre la conservation des objets fragilisées par l’eau salée et peu oxygénée?

 

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Lot de divers artefacts utilisés dans les cuisines, le restaurant et les salles à manger du Titanic.

En attendant d’avoir la réponse de la Cour de justice de Floride, un autre phénomène commercial est apparu dès 2007: la commercialisation de montres vendues par une société suisse. Baptisées « Titanic DNA, DNA from great legends« , les montres vendues en deux éditions ont fait parler d’elles. Produites au nombre de 4024 pièces, ces montres allant d’une fourchette de 5 300 à 119 000 euros pour les plus chères, contiennent 0,36 grammes d’acier provenant du Titanic. Mais d’où provient cet acier? La question est parfaitement légitime puisque trouver 1,5 tonnes d’acier provenant de la plus connue des épaves paraît être une chose difficile. Les juges ont jusqu’ici interdit tout pillage de la structure de l’épave excepté pour des tests scientifiques comme en 1991 ou lors de la récupération de la « Big Piece » détachée de la structure principale de la proue du Titanic. La seule hypothèse plausible selon Gunter Babler, co-fondateur et président de l’association Suisse du Titanic, est celle d’une vente de l’acier prélevé lors de l’expédition de 1991. Romain Jérôme, le fabriquant de montre n’a jamais répondu à cette question des plus pertinentes. Que penser de ce commerce des plus juteux pour certaines sociétés souhaitant profiter de la « marque » Titanic? Certains y verront une opportunité de faire vivre la mémoire du navire et de ses passagers mais également un moyen de s’enrichir. D’autres dénonceront ce marché commercial en mettant en avant le statut de l’épave. Considérée comme une tombe pour presque 1 500 personnes, le Titanic représente un sanctuaire mortuaire pour des hommes, des femmes et des enfants. Une chose est sûre, l’épave va disparaître dans les décennies à venir (d’ici 2030 pour certains spécialistes). La validation d’une vente aux enchères ou encore l’organisation d’expéditions touristiques ne sera plus d’actualité une fois l’épave effondrée sur elle-même et totalement mangée par les bactéries. Un peu comme un puits de pétrole vidé, le Titanic ne sera plus une source d’exploitation.

Photos : collection de l’auteur.

 

 

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