Un documentaire made in France sur le naufrage du Lusitania.

La série documentaire française « Les mensonges de l’histoire » diffusée sur RMC Découverte, chaîne française de la TNT, a consacré un de ses épisodes au naufrage du Lusitania. Bonne nouvelle pour les lusitanophiles et les curieux désireux de (re)découvrir cette catastrophe maritime digne d’un roman d’Agatha Christie. Le documentaire d’un peu moins d’une heure paraît au premier abord semblable aux nombreux autres documentaires déjà diffusés sur le sujet des grands naufrages de paquebots. Mais l’habit ne fait pas le moine comme l’expression l’affirme. Ce documentaire français sur le « Lévrier des mers » était différent des autres productions anglophones. Au vu du nombre d’intervenants et d’analyses pertinentes sur les facteurs et les causes du naufrage, ce documentaire m’a réservé un lot de surprises.

Un documentaire efficace où la rigueur des faits et du contexte historique.

Il est rare qu’une chaîne de télévision produise un documentaire d’une rigueur exceptionnelle sur un sujet aussi sensible que le naufrage du Lusitania. La recherche de sensationnel et de nouvelles thèses sur les causes ou les divers facteurs qui ont contribué à une tragédie maritime est mise en avant pour attirer un maximum de téléspectateurs. Réinterpréter des témoignages allant dans un sens favorable à une nouvelle thèse semble être devenu la nouvelle mode dans le monde des documentaires de catastrophes maritimes. L’exemple le plus récent de cette pratique est sans conteste le documentaire [Titanic : la vérité dévoilée] sur la théorie de l’incendie à bord du Titanic nourrie et soutenue par le journaliste Senan Molony. Le Lusitania, torpillé il y a 102 ans jour pour jour ne fait pas exception à la règle. Les théories sur son torpillage et ses conséquences dans le premier conflit mondial du 20ème siècle fleurissent depuis 1915 d’où le manque d’objectivité dans la plupart des documentaires. Réaliser un documentaire d’une heure maximum sur le sujet se révèle complexe tant les éléments apparaissent nombreux et difficiles à interpréter. Il faut faire des choix tout en touchant le public qui regardera le documentaire. Dans le cas de ce documentaire français commandé par RMC Découverte, l’objectivité des faits et du contexte historique a été respectée le mieux possible afin de reconstituer l’histoire d’une tragédie maritime les plus difficiles à aborder de part un mélange de mystères tournant autour de l’Amiraulté britannique cherchant à cacher une partie de son rôle dans le naufrage du Lusitania. Parmi les intervenants du documentaire venant des deux côtés de la manche, on peut citer des historiens tels que Tristan Lecoq ou Peter Kelly. On retrouve également le conservateur du Merseyside Maritime Museum, Ian Murray et un écrivain français dont les ouvrages sur l’histoire maritime font référence, Gérard Piouffre. Tous ces intervenants abordent le naufrage du Lusitania en replaçant la catastrophe maritime dans le contexte historique de l’époque sans nécessairement chercher à prouver une nouvelle théorie.

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Hélice récupérée de l’épave du Lusitania en 1982 et achetée par le Merseyside Maritime Museum (Source: Penelily).

La recherche des différents points de vues, des faits et gestes des protagonistes directs et indirects du naufrage vérifiés sous l’angle de l’histoire permet de réfuter dans un sens ou dans l’autre les différentes hypothèses d’un naufrage des plus mystérieux. Parmi les nombreuses points abordés dans le documentaire, on retrouve diverses thématiques. Par exemple, Winston Churchill cherchait-il réellement à « utiliser » le Lusitania et ses passagers civils comme « martyrs » pour faire entrer les États-Unis dans le conflit de la Première Guerre mondiale? L’interrogation se pose pour évaluer la culpabilité de Winston Churchill dans ce naufrage ainsi qu’une multitude de questions connexes sur le statut officiel du Lusitania, sur le réel contenu de sa cargaison et les consignes à respecter lors de la traversée des eaux entourant l’Irlande et la Grande Bretagne déclarée zone de guerre sous-marine totale par l’Amiraulté allemande. Toutes ces questions emmènent les intervenants du documentaire à s’intéresser à ces interrogations tout en utilisant des preuves historiques. La manière dont ces dernières sont analysées et interprétées par les historiens donne au documentaire une certaine rigueur appréciable aux yeux des passionnés et permettent de découvrir le naufrage du Lusitania dans un contexte plus élargie, celui de la Première Guerre mondiale.

Une mise en scène des plus scientifiques : des preuves à l’appuie en présence d’experts.

Faute de théories sensationnelles sur le naufrage, comment les réalisateurs du documentaire s’y sont-ils pris pour intéresser les téléspectateurs? « Les mensonges de l’histoire : le naufrage du Lusitania » reprend une vieille formule connu des séries scientifiques américaines, les Experts. Les historiens et les quelques autres intervenants du documentaire apportent la caution historique tout comme un expert scientifique viendrait à le faire pour une analyse balistique ou ADN. Dans le cas de notre documentaire, il s’agit de preuves écrites tels les témoignages des survivants comme les dessins de Oliver Bernard reconstituant la plongée finale du Lusitania près des côtes de Kinsale ou encore le rapport écrit du commandant du U-Boot 20, Walther Schweiger. Le côté « scientifique » du documentaire ne s’arrête pas seulement à l’aspect des témoignages des victimes. La recherche des causes d’un naufrage qualifié de « crime de guerre » par Gérard Piouffre dans son ouvrage consacré à la catastrophe, Un crime de guerre en 1915 ? le torpillage du Lusitania, est poussé jusqu’à l’analyse d’hypothèses sur les causes de la seconde explosion entendue par les passagers et les membres d’équipage. En effet, ces hypothèses essayent d’expliquer le mystère de la seconde explosion encore plus violente que la première provoquée par la torpille lorsqu’elle est entrée en contact avec la coque du Lusitania. Tuant plusieurs personnes sur le coup et accélérant le naufrage du paquebot en à peine 18 minutes, la cause de l’explosion reste un mystère malgré l’accessibilité à l’épave du paquebot dans les eaux territoriales de l’Irlande.

Première de couverture

Écrivain français de référence sur le naufrage du Lusitania, G.Piouffre donne les clés pour mieux comprendre l’histoire de ce naufrage historique (Source : Éditions Vendémiaire).

Dans le documentaire, un plongeur professionnel et fin connaisseur de l’épave du Lusitania après une dizaine d’explorations, Eoin McGary confirme qu’il n’y a qu’une torpille tirée capable de la violence de l’explosion ce qui est également le cas dans le journal de bord du commandant Schweiger. Lui même semble étonné de cette explosion et assiste au rapide naufrage du seul paquebot encore en service commercial dans l’océan Atlantique en ce début de guerre. Bien qu’effondrée sur son côté tribord à 93 mètres de profondeur, l’épave du Lusitania a été sévèrement endommagée par la seconde explosion relatée par les passagers survivant de la tragédie. Mais qu’elle était la cause de cette dernière? La première des théorie évoquée se concentre sur la possibilité d’un coup de grisou, explosion due au contact de la poussière de charbon et de l’oxygène. Très fréquentes dans les soutes à charbon des navires fonctionnant avec ce carburant, les explosions et les incendies de soute étaient connus des soutiers et des chauffeurs. Dans le cas du Lusitania, est-il possible qu’un tel phénomène soit la cause de cette seconde explosion? Revenant d’une traversée Est-Ouest, le paquebot avait déjà consommé beaucoup de charbon. En temps de guerre, le charbon bien qu’il soit de mauvaise qualité et cher pouvait être à l’origine de coups de grisous mais pas en fin de traversée transatlantique avec des soutes vides. La deuxième hypothèse mise en lumière se focalise sur une explosion causée par une trop grande pression des chaudières. Conçu avec 25 chaudières à son bord pour atteindre la vitesse maximale de 25/26 nœuds marins, le Lusitania, gourmand en charbon, devait fonctionner seulement avec 18 chaudières au moment de son dernier voyage. De plus, naviguant à une vitesse réduite dans le soucis d’économiser le charbon limité en quantité, la pression des chaudières n’était pas aussi importante. Il faut aussi penser que ces dernières étaient conçues pour résister à la pression de la vapeur d’eau donc d’une explosion violente. La troisième et dernière hypothèses analysée s’intéresse de plus près à la cargaison mystérieuse que transportait le paquebot. Bien que navire civil, le Lusitania était utilisé comme moyen de transport dans la contrebande afin de ravitailler l’armée britannique en matériel de guerre (poudre, munitions etc…). Les munitions ou la poudre aurait-ils pu être à l’origine de la seconde explosion? Cette théorie est considérée comme l’une des plus des plausibles parmi les historiens du sujet. Cependant, cette cargaison si spéciale était stockée dans un lieu éloigné des autres produits plus conventionnels et surtout loin du point d’impact de la torpille. Placée dans les cales avant du paquebot, les munitions dont quelques 1250 obus ont été retrouvés intacts lors d’explorations sur l’épave. L’Amirauté britannique a reconnu publiquement en 1982 la présence de munitions dont certaines cartouches ont été remontées depuis afin de prévenir les plongeurs des dangers d’explosion à bord des restes du Lusitania. Depuis leurs découvertes en 1935, les passionnés et plongeurs professionnels essayent de découvrir les causes de cette seconde explosion mais le mystère demeure encore.

Une épave où la métaphore d’une victime de guerre encore hantée.

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Bouée de sauvetage récupérée lors du naufrage du Lusitania (Source : Penelily).

Si pour un des historiens, la naufrage du Lusitania peut-être considéré comme la « plus grande catastrophe maritime de la Grande Guerre pour des civils », l’épave représente l’espoir de nouvelles découvertes selon Eoin McGary. Entourés d’une aura « mystérieuse », les restes du premier des « lévriers des mers » demeure le seul témoin physique de ce naufrage en somme. Malgré des obstacles administratifs afin de réguler les plongées sauvages dont est victime a contrario l’épave du Titanic, les autorités irlandaises s’assurent de la protection de l’épave du Lusitania proclamée tombe de guerre. Bien que peu évoqué dans le documentaire, le site du naufrage pourrait à lui seul être un sujet très intéressant. Méconnu du grand public à l’instar d’autres épaves comme celle du Carpathia ou du Lancastria, paquebots appartenant tous deux à la même compagnie maritime que le Lusitania, la Cunard Line, le sujet de la préservation d’une telle tombe de guerre emmène fatalement à la question de la manière de conserver le souvenir d’une telle catastrophe maritime. Une des seules critiques qui peut n’en pas être une pour d’autres sont les paroles un peu ambiguës de Eoin McGary. En évoquant les recherches sur l’épave, il déclare que les autorités irlandaises « ont tout fait » pour décourager la suite d’explorations sur le Lusitania. Pour comprendre cette ambiguïté, il faut revenir à certains fait méconnus du public. En 1982, des explorations organisées par une société sur le site du naufrage ont conduit à la remontée d’objets divers (équipements, vaisselles etc…) sans bénéficier de traitement d’hydrolyse [solution permettant d’ôter les particules de sel présentes dans les matériaux composant les artefacts] après des décennies dans l’eau salée et quasi dépourvue d’oxygène. Sans traitement et stockés dans des conteneurs, les quelques objets se sont détériorés sans aucune intervention de l’entreprise propriétaire. Vendus à des collectionneurs privés sans aucune publicité particulière, les quelques artefacts n’ont jamais été rendus visibles lors d’exposition. Une partie de l’héritage du naufrage du Lusitania a été perdue depuis. Le Gouvernement irlandais n’a pu qu’intervenir en 1995 en instaurant un statut de tombe de guerre pour sauvegarder le site de l’épave tout en imposant un système d’autorisations de plongées. Il aurait été pertinent de rappeler l’importance de ces éléments pour mieux comprendre la réticence des autorités irlandaises face aux risques de pollution de l’épave et par conséquent de sa détérioration accélérée.

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Le Lusitania quittant le port de New-York.

Au final, que vaut ce documentaire français sur le naufrage du Lusitania? Cohérent et très rigoureux tout au long des quelques 50 minutes, les principaux mystères du naufrage ont été traités en lien avec le contexte historique sans aller vers une interprétation subjective. Les aspects généraux traités ont également permis d’aborder des thèmes plus spécifiques comme le rôle de Winston Churchill dans le naufrage, la position de la Royal Navy ou encore la seconde explosion mystérieuse juste avant la plongée finale du Lusitania dans l’océan Atlantique. Évoquer autant de sujets en peu de temps demande un esprit de synthèse tout en développant des analyses et un côté sensationnel pour attirer un audimat autour de ce genre de documentaire assez sérieux. Dans le cas présent, l’utilisation d’expressions choques dès le début du documentaire en privilégiant une mise en scène scientifique autour d’une enquête avec bons nombres d’interrogations sur les protagonistes et les éléments du crime sous un format d’enquête, donne aux documentaire un côté plaisant. Bien moins conventionnel que le documentaire anglophone « Naufrage du Lusitania : le tournant 14-18″, « Les mensonges de l’histoire : le naufrage du Lusitania » innove de part bien des côtés.

Pour retrouver une critique du documentaire « Naufrage du Lusitania : le tournant 14-18″ : cliquez ici.

 

 

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